Le mystère Francisco Tario.

On dit qu´au Mexique il est une société secrète formée par des gens qui offrent des livres de Francisco Tario. Ses membres ignorent qu´ils en font partie et le moment où ils le découvrent  ils en sont expulsés. Toujours est-il qu´au-delà de la légende ou de la boutade, il y a un véritable mystère autour de cet écrivain mexicain dont l´œuvre - contrairement à celle de la plupart de ses contemporains-  ne plonge pas ses racines dans la réalité du Mexique,  l´indigénisme ou les mythes qui sous-tendent sa formation en tant que nation. L´essayiste Christopher Domínguez Michael a ainsi pu écrire que l´originalité de Francisco Tario est celle de ces écrivains qui auraient pu naître maintenant ou il y a cinq siècles et écrire en espagnol ou dans toute autre langue.

 

Né à Mexico le 9 décembre 1911, Francisco Peláez  Vega a pris le nom de plume de Francisco Tario qui lui fut inspiré par la langue tarasque où le mot «tario» signifie «lieu d´idoles». Il était issu d´une famille d´origine espagnole, ce qui lui a permis de passer dans son enfance de longs séjours à Llanes dans la côte asturienne. Mais si Tario est encore de nos jours un nom relativement inconnu, c´est essentiellement parce qu´il s´est toujours placé en marge de tout courant ou coterie littéraire au Mexique quoiqu´il eût connu Carlos Fuentes-dont il admirait les toutes premières œuvres-et fut voisin du couple Octavio Paz-Elena Garro. Tout en le tenant, paraît-il, en haute estime, Octavio  Paz ne l´a cité qu´une fois presque en passant dans ses écrits alors qu´il a consacré un  essai à son frère, le peintre Antonio Peláez. Tario eut d´autre part une vie assez éclectique ayant exercé divers métiers. Dans les années trente, il fut-figurez-vous !gardien de but du  Club Asturias avec un énorme succès selon les chroniques de l´époque. Surnommé Paco Peláez, «l´élégant Peláez» voire «l´adonis Peláez», il fut souvent comparé à Zamora, le mythique gardien de but espagnol. Sa carrière fut prématurément close une soirée de septembre 1934 où une blessure l´a définitivement éloigné des terrains. À part le football, il aimait aussi la musique et le cinéma. Aussi fut-il un temps pianiste – de là également en partie l´analogie que d´aucuns établissent entre Tario et l´Uruguayen Felizberto Hernández dont les écrits ont une certaine parenté avec ceux de son confrère mexicain- et fut-il propriétaire de salles de cinéma à Acapulco.

Dans les années soixante, il est parti vivre en Espagne, menant une vie paisible et tranquille jusqu´à la mort de son épouse Carmen Farell-une  femme admirablement belle- survenue en mars 1967. Ce fut un coup très dur pour Francisco Tario qui aimait sa femme d´un amour fou. Elle fut toujours une compagne fidèle et une lectrice attentive de ses fictions. Il ne publiait rien sans que Carmen se fût prononcée et n´eût rendu son verdict. Francisco Tario a encore survécu dix ans à Carmen Farell. Le 31 décembre 1977, dans la très opulente calle Serrano à Madrid, il s´est éteint à l´âge de soixante- six ans. 

 À quoi tient donc le mystère Francisco Tario ? J´ai choisi cette phrase comme titre de cet article étant donné que l´œuvre est tributaire d´une tradition ou d´un genre littéraire qui, à vrai dire, n´a pratiquement jamais fait école au Mexique : le fantastique. Certains d´entre vous, en lisant ces lignes, pourront s´interroger si je n´oublie pas que quelques œuvres de la littérature mexicaine tiennent elles aussi du fantastique dès lors Aura, entre autres titres, de Carlos Fuentes et bien entendu une des œuvres majeures du vingtième siècle mexicain : Pedro Páramo de Juan Rulfo. Certes, ces œuvres peuvent se réclamer de cette tradition, mais le fantastique de Francisco Tario prend ses racines ailleurs. Il se singularise par son pouvoir imaginatif de doter les objets et les animaux d´une âme et d´un esprit, des caractéristiques que l´œuvre de Francisco Tario partage avec celle de Felizberto Hernández, comme je l´ai insinué plus haut.  Alejandro Toledo, un des spécialistes de l´œuvre de Francisco Tario, nous rappelle (1) que les œuvres des deux auteurs grandissent en marge des courants littéraires  dominants (qui les voient comme extravagantes) et seront découvertes par les nouvelles générations. Toujours selon Alejandro Toledo : «l´univers de Felizberto se meut à travers la sensualité et le regard ; chez Tario, le moteur de la narration est un dialogue incessant entre le présent et la mémoire, la veillée et le rêve, le romantique et le grotesque, le monde des vivants et celui des morts»(2).

Si Felizberto Hernández est un des auteurs que l´on évoque d´ordinaire pour dresser la généalogie de l´œuvre de Francisco Tario, d´autres noms fusent de la plume de ceux qui se sont penchés sur son œuvre.  Le grand intellectuel mexicain José Luís Martinez  a établi un jour  une parenté entre Tario- surtout à partir de ses contes rassemblés dans le recueil La noche- et  Villiers de l´Isle-Adam (voir ses Contes cruels), Barbey d´Aurevilly(celui des Diaboliques), Marcel Schwob, Huysmans ou Le Marquis de Sade. D ´autres avancent les noms d´Edgar Allan Poe, Horace Walpole, Arthur Machen, Lautréamont, Maupassant, ou Kafka, comme inspirateurs de l´œuvre tariosienne- si je puis me permettre d´employer ce néologisme-, ce qui la place en partie sous les auspices-à en juger par le nom de quelques –uns des auteurs mentionnés-  d´une certaine littérature gothique.  Dans un article récent paru dans le quotidien espagnol El País(3), l´écrivain Alberto Manguel incluait Tario dans un lot d´écrivains hispaniques tributaires d´une tradition littéraire fantastique en langue espagnole -qui conjugue le meilleur de tout le genre fantastique-aux côtés de Gustavo Adolfo Bécquer(le précurseur),Ruben Dario, Armonia Somers, Virgilio Piñera, Virginia Ocampo, Max Aub, Salvador Garmendia et, bien entendu, Felizberto Hernández. D´autre part, des traces borgésiens sont souvent décelés dans les livres de Tario quoique Borges (4)- tout comme Cortázar, d´ailleurs--soit souvent cité en ce sens que, comme nous le rappelle encore une fois Alejandro Toledo, les contes de Tario ont été lus sous un autre jour après Borges (et Cortázar). Pour ma part, j´ajouterai d´autres noms qui par certains côtés –surtout par la transfiguration du réel – on pourrait rapprocher de Francisco Tario, je pense notamment au Polonais Bruno Schulz ou au Roumain Max Blecher(voir sur le blog la chronique de septembre 2009). C´est que dans  la littérature de Tario, les objets inanimés prennent vie comme s´ils étaient devenus des êtres humains. Ou peut-être ne sont-ils que des fantômes. Les fantômes et les monstres comptent parmi les principaux personnages des fictions de Tario. Comme nous l´explique encore une fois Alejandro Toledo(5), la présence constante du fantôme représente le souvenir et sa lutte tenace pour se maintenir, celle du monstre représente la ressemblance  informe qui  nous effare quand on se regarde devant le miroir. Entre les deux, il y a le rêve, moteur de la fantaisie.  Pour Tario le fantôme est toujours vivant, ce n´est que l´oubli qui le tue. Un jour, José Luís Chiverto, pour le compte de El oriente de Asturias lui a posé la question suivante : «Qu´est-ce qu´un fantôme pour toi ?». La réponse de Tario est des plus géniales qui soient : « Écoutons mieux l´opinion qu´en donne un des personnages de mes livres : « La  petite fille demande : «Qu´est-ce qu´un homme vulgaire ?» Et le garçon lui répond : «Celui qui ne sera jamais un fantôme»».

Ses personnages appartenaient  -de l´aveu de l´auteur dans la même interview-à une famille complexe et riche dont les membres oscillent entre la folie et la candeur, l´étonnement, la fatalité et le purement ridicule. Des êtres qui, pour une raison ou une autre, communiquent avec l´insolite.  Des êtres comme un cercueil qui attend un corps, le bateau qui raconte son propre naufrage, le chien qui égrène l´agonie de son maître, le costume gris qui parle lui aussi ou l´homme qui finit persécuté et dévoré par les personnages grotesques des livres qu´il avait écrits du conte «La noche de los cinquenta libros»(«La nuit des cinquante livres»). On pourrait citer encore, entre autres, le conte «La noche de Margaret Rose» («La nuit de Margaret Rose»)- que Gabriel Garcia Márquez a considéré un jour comme un des meilleurs du vingtième siècle-  où le narrateur, qui est invité à participer dans une partie d´échecs à Londres avec la belle et énigmatique Margaret Rose, se rend compte, en même temps qu´il découvre que la dame est morte, qu´il est lui-même un fantôme.   

Si le fantastique était l´héritage dont il se réclamait, il ne voulait nullement qu´on le confonde avec la science-fiction devant laquelle il renâclait. Dans une interview plus ancienne accordée au même journal et toujours à José Luís Chiverto, il s´en explique : «La science –fiction n´a rien à voir avec ma littérature. Elle manque de contenu spirituel et  ne nous procure que de bons moments de bonheur. Mon propos est différent et je prétends établir une unité  avec les quatre éléments qui constituent le fondement de mon travail : la poésie, la mort, l´amour et la folie».

Dans le genre fantastique qu´il affectionnait, il tenait Kafka pour son représentant majeur, surtout dans le roman tandis que dans le récit il choisissait Jules Supervielle et dans le théâtre c´était avec Eugène Ionesco qu´il s´identifiait le plus.  

L´œuvre de Francisco Tario est composée de quelques titres significatifs, des contes, rassemblés dans Cuentos Completos(6) -et dont un choix fut publié en avril 2012 en Espagne grâce à Jacobo Siruela et à son excellente maison d´édition Atalanta, sous le titre de La noche, nom d´un des recueils de contes, paru en 1943-, des contes donc, des pièces de théâtre réunies dans le volume El caballo asesinado(Le cheval assassiné) et deux romans : Aqui abajo(Ici-bas) qui a vu le jour en 1943 et Jardín secreto(Jardin secret), publié à titre posthume en 1993.

Prochainement, il devrait paraître au Mexique un livre assez original concernant Francisco Tario. L´auteur Alberto Arriaga prépare une «biographie imaginaire hétérodoxe» où la vie de l´auteur sera racontée par les personnages de ses contes eux-mêmes.  L´idée part de la prémisse selon laquelle la vie de l´auteur est mystérieuse comme celle de ses personnages. «Ceux-ci nous donneront  des tuyaux sur sa personnalité, un homme mystérieux,  tout le temps silencieux, qui n´aime pas tellement les gens, mais qui est à la fois très aimable avec ceux qu´il ne connaît pas, bien qu´il préfère les éviter»-a-t-il déclaré à la journaliste Virgínia Bautista du quotidien mexicain El Excelsior(7).

Malheureusement, les traductions des livres de Francisco Tario sont pratiquement inexistantes, ce qui est bien dommage et l´on espère bien que cette lacune sera bientôt colmatée.

Cet écrivain ne peut pas rester longtemps encore un illustre méconnu, lui, à l´imagination si pétillante et qui, néanmoins, ne s´est pas privé d´affirmer un jour que la vie était la meilleure œuvre qui lui était tombée entre les mains…  

 

(1) Prologue à La noche, Alejandro Toledo.

(2) Op. Cit.

(3) El unicornio es tímido, in El País, le 17 mars 2012.

(4) Francisco Tario aurait été un lecteur assidu de l´Anthologie de la littérature fantastique de Jorge Luís Borges, Adolfo Bioy Casares et Silvina Ocampo.

(5) Op. cit.

(6) Ces Cuentos Completos(publiés au Mexique par les éditions Lectorum) incluent des livres importants comme Una violeta de más et Tapioca inn : mansión para fantasmas.

(7) El Excelsior, le 29 janvier 2012. 

http://laplumedissidente.blogspot.be/2012_12_01_archive.html

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