Le Petit Nain

 

Je me trouvais dans la salle de bains en train de me raser, il devait être dix heures du soir lorsque cet évènement extravagant qui allait entraîner tant de mésaventures au cours des prochaines années survint.

Un ciel impénétrable et noir, parsemé d’étoiles blanches, se montrait par la petite fenêtre entrouverte derrière moi, que je regardais maintenant distraitement tandis que je me savonnais le visage pour la deuxième fois. Une vapeur agréable et lourde qui embuait la glace montait du robinet de la baignoire demeuré ouvert. Je me rase toujours en écoutant de la musique- j’adore les vieilles chansons- et je me souviens qu’à un moment déterminé, je cessais d’entendre One Summer Night. Je posais le blaireau sur le lavabo et sortais de la salle de bains afin de changer de disque. Mais,  alors que je revenais, je me rendais compte que l’eau de la baignoire avait cessé de couler. Je sursautais légèrement et me doutais que, pour la deuxième fois de la semaine, mon délicieux bain nocturne était frustré. Il en fut ainsi, mais pas pour les raisons qui m’étaient familières jusqu’alors, car je ne pouvais pas imaginer en traversant le couloir que l’immense malheur qui m’attendait se trouvait déjà dans la salle de bains. J’entrais. Quelque chose, en effet, en outre imprévue, venait d’obstruer le passage de l’eau dans le robinet, bien que de but en blanc, je ne savais pas de quoi il s’agissait. Quelque chose pointait de là-dedans, c’était clair, qui  faisait giclerl’eau contre les murs. C’était lui. Tout d’abord, il mit un pied dehors, puis l’autre, et enfin glissa doucement, jusqu’à être tout à coup coincé : « On dirait un enfant désemparé », fut ma première pensée. Et je décidais de lui porter secours sans y penser. Naturellement, il s’agissait de ne pas tirer de trop, de ne pas forcer l’accouchement afin de préserver cette pauvre vie qui autrement se serait vue menacée.  J’ai toujours été maladroit en travaux manuels et jamais je n’aurais pu imaginer qu’un jour infortuné, je me verrais obligé à jouer les sages-femmes. Ainsi, à genoux sur le sol humide de la salle de bains, je tâchais de mille manières différentes de sauver le prisonnier de son insolite captivité. Je tenais déjà une grande partie de son corps entre mes mains, mais sa tête, obstinément, ne semblait pas très disposée à abandonner le piège. Le petit être gigotait et je compris qu’il était sur le point de s’asphyxier. Le moment où je dus admettre que tout était perdu fut très angoissant, car tout à coup il cessa de gigoter et ses membres devinrent légèrement violacés. « Sans doute conviendrait-il- je pensais- d’appeler la sage-femme au plus vite. » Mais, en appliquant le système bien connu que l’on emploie pour déboucher le champagne, j’arrivais à faire tourner le petit corps dans un sens puis dans l’autre, au début à l’aide de mon pouce. Le résultat fut des plus satisfaisants car bientôt la tête apparaissait, l’eau se remettait à couler à grands jets et un bruit sec et bref, comme celui d’un bouchon, annonçait que l’accouchement avait enfin conclu. Avec méfiance, j’approchais la lumière de lui et passais un long moment  à l’examiner. Il était extrêmement rose, charmant d’une certaine manière, et avait de minuscules yeux bleus qui s’entrouvrirent paresseusement à l’éclat de la lumière. J’ignore s’il me sourit, mais j’eu cette attendrissante impression. À cet instant, il allongea les pieds, gigota une fois ou deux et allongea voluptueusement ses bras. Puis il bailla, laissant tomber sa tête avec un geste de fatigue et s’endormit.

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