J’aurais voulu être assassin, travailler dans le cirque ou être soldat, et je ne suis, en revanche, qu’un grotesque poupon de chiffon : livide, chétif, dépourvu de toute beauté. Mes yeux hébétés et insipides sont trop ronds ; mes oreilles monstrueuses et molles me font honte ; mon nez camus possède deux orifices absurdes où les enfants mettront leurs petits doigts dès que je tomberai entre leurs mains. Ma large bouche, édentée, tombe en un rictus d’amertume ; mon visage est difforme, antipathique et blanc comme la lune ; mes petites jambes et mes bras pendent de mon tronc sans aucune grâce, avec leurs gros doigts si mal imités dont tous se moquent.
 
 
Onze heures sonnaient à l’horloge de l’entrée lorsque mon maître ferma le livre qu’il lisait depuis le début de l’après-midi et s’achemina vers sa chambre à coucher. Il y donna deux tours de clé, entrouvrit un peu la fenêtre- puisque nous étions au printemps- et commença à de déshabiller plus tranquillement que d’habitude.
 
Mon maître se meurt. Il meurt seul, sur sa paillasse, dans cette mansarde glacée où la neige s’infiltre.
 
Enfant, j’étais chétif, boutonneux et pitoyable. Mes mains et mes pieds étaient démesurément longs ; le cou très maigre ; les yeuxvibrants etmétalliques ; les épaules carrées mais osseuses, semblables à un portemanteau ; la tête, petite, arrondie. Mes cheveux étaient clairsemés et crépus, et mes dents jaunes, voire noires. Ma voix, excessivement braillarde,irritait mes géniteurs, mes frères et sœurs, les professeurs à l’école et même moi. Lorsque suite à un silence prolongé – lors d’une réunion de famille, au cours des repas, je me mettais à parler, tous sursautaient sur leurs chaises, comme si le diable leur était apparu. Puis, pour ne plus m’entendre, ils faisaient le plus de bruit possible, soit en criant ou en déplaçant les couverts sur la table, mais aussi  les verres etla vaisselle en faïence…
 
 
La lettre, écrite de manière quasiment illisible, disait :
 
 
-Tu n’as pas idée à quel point les hommes sont vains et cruels- me disait une amie poule il y a presque un siècle, lorsque j’étais encore jeune et vierge et que j’habitais une basse-cour indescriptiblement somptueuse, peuplée d’arbres fruitiers.